« De qui Maagal est-il le nom ? »

[Le texte ci-dessous est ma contribution au roman collectif européen  Inside The Circle. Vous pouvez trouver ce roman à cette adresse : http://epowritingclub.wordpress.com/inside-the-circle. Cliquez aussi ici]

Dépêche Reuters, 10 mars 2012, 08H09

La police de Hambourg recherche activement un patient interné à l’hôpital psychiatrique de Hambourg. Sans doute grâce à des complicités à l’intérieur de l’établissement, cet homme d’une trentaine d’années, surnommé Maagal, interné pour démence et atteinte à l’ordre public, a faussé compagnie à ses gardiens dans la nuit du 7 au 8 mars dernier. Le déploiement important des forces de police pour retrouver cet individu indique son niveau de dangerosité.

Margret,

Je suis tombé par hasard sur votre message qui m’éclaire un peu plus sur ce patient qui se surnomme Maagal. Qui se surnomme ou que l’on nomme ? Cette question est loin d’être anodine comme vous allez le comprendre.

J’ai omis de me présenter et je tiens à m’en excuser. Sachez seulement que mon prénom est Victor et que je suis étudiant en psychiatrie à Paris Nanterre.

Un stage à Hambourg il y a quelques mois m’a mis en présence de ce Maagal, un personnage fascinant, malin, mais surtout doté d’un pouvoir d’emprise hors du commun. Pour s’en faire une idée, contentez-vous de taper son nom sur un moteur de recherche quelconque : le nombre d’occurrences, de blogs, de messages, de discutions sur des forums en donnera la mesure. Puisque le sujet semble vous intéresser, je vous envoie en pièces jointes quelques extraits de l’abondante littérature qu’il a suscitée.

Oui, ce Maagal est un manipulateur patenté ! Avant que je le voie de mes propres yeux à Hambourg, je me faisais une idée préconçue du personnage – idée qui s’est avérée erronée. Au lieu du prophète charismatique que je pensais rencontrer, je suis tombé sur un jeune homme grand et sec à l’apparence timide. Il m’a paru cordial, presque affable. Âgé d’une trentaine d’années (bien que faisant dix ans de moins), il était vêtu de vêtements de marques et écrivait paisiblement dans un Moleskine ce qui ressemblait à des poèmes. Il s’est bien gardé de me les montrer !

À mon arrivée dans sa cellule sévèrement surveillée, il a fermé son livre et s’est déclaré prêt à répondre à toutes mes questions. Nous avons bien entendu discuté de l’engouement qu’il suscitait sur Internet. Un engouement justifié selon lui : beaucoup prenaient très au sérieux une expérience qu’il avait menée un an plus tôt. Grâce à ses connaissances pointues en informatique il avait su développer sur le net une forme d’intelligence artificielle. Il était particulièrement fier de cet exploit. Il en a profité pour me demander si je pouvais intercéder auprès du directeur de l’établissement afin de disposer d’un ordinateur et d’une connexion wifi : celui qu’il avait réussi à obtenir lui avait été enlevé. Je me suis contenté de lui répondre que j’allais en référer à qui de droit. Sa naïveté me laisse sans voix… Le patient a compris qu’il n’avait aucune chance d’avoir gain de cause. Il n’a pas caché sa déception et a murmuré quelque chose comme : « Je m’arrangerai de toute manière… »

Notre discussion a ensuite porté sur les conséquences de son expérience, expérience au sujet de laquelle s’estimait incompris de la majorité des spécialistes. « N’est-ce pas un travail d’apprenti sorcier ? » lui ai-je demandé ? Il a haussé les épaules avec un air fataliste. « Le ver est dans le fruit », m’a-t-il répondu avec un petit sourire. J’en étais pétrifié.

Je lui ai demandé plus d’explications sur ses motivations et ses méthodes. Il m’a affirmé que son but était mystique et politique – une preuve, s’il en était besoin, que sa place est bien dans un centre comme Hambourg. Son mépris pour le genre humain est sans borne : « Nous sommes des pantins ! » m’a-t-il lancé avant d’ajouter : « Une autre société est possible, sans cette médiocrité généralisée… » Quant aux moyens utilisés, ils sont simples : un petit programme astucieux de quelques dizaines de kilooctets lui permet de naviguer sur la toile en terrain conquis et d’en faire ce qu’il veut.

J’apprends maintenant que Maagal s’est enfui du service de psychiatrie de Hambourg. Connaître les moyens qu’il a utilisés pour son évasion n’a pas grande importance. Ce qui en a plus, par contre, ce sont ses complicités. Maintenant que « le ver est dans le fruit » comme il me l’a annoncé, nous pouvons craindre que Maagal ne devienne l’enjeu d’une vaste guerre (ou, à tout le moins, d’un jeu dangereux) entre ses partisans (ceux du « Cercle ») et un groupe de résistants qui s’est ligué mondialement contre lui. Les noms de Cyberchicken et de Jabberwocky reviennent souvent. Les armes utilisées dans ce conflit cybernétique sont bien connues : virus, chevaux de Troie, spams ou hoax.

Maagal lui-même pourrait très bien être lui-même le jouet de cette lutte souterraine, aux enjeux le dépassant malgré sa soif d’ambition et ses motivations mystico religieuses. À ma grande surprise, les quelques recherches que j’ai faites sur lui m’ont appris que son pseudonyme est non seulement récent mais qu’il s’agit plutôt d’un surnom trouvé par un internaute sur le tard. Figurez-vous que Maagal s’est sans doute d’abord manifesté sous le nom de Lubre.

Lubre ou Maagal : quelle importance ?

Il convient maintenant de désamorcer la bombe qui est sur le point d’éclater à l’échelle mondiale. N’est-il pas déjà trop tard ? Je crains que les esprits se soient échauffés au point qu’un retour en arrière soit difficile. Si vous pouvez me permettre cette référence littéraire, tout ceci me fait penser au pseudo complot templier dans Le Pendule de Foucault d’Umberto Eco : à force de jouer avec nos peurs, celles-ci pourraient bien se manifester dans la vraie vie et s’amuser à leur tour avec nous.

Finalement, Maagal a raison sur un point : nous sommes tous des pantins. Que ce soit du Cercle ou de nos propre peurs.

Merci pour l’intérêt que vous porterez à ce message.

Bien cordialement.

Victor

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